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DROIT DE RÉPONSE : À L’AIMABLE ATTENTION DE MONSIEUR LAURENT RUQUIER

Vous n’êtes pas sans savoir que votre émission «ON N’EST PAS COUCHÉ» (ONPC) est suivie au Maroc par un large public assidu. Cette exposition médiatique à l’international dans les pays francophones est certainement pour vous une source de satisfaction, mais elle vous expose en même temps à un surcroît de responsabilité. Beaucoup de vos téléspectateurs marocains ont eu la possibilité de voir le passage réservé à madame Loubna Abidar le 21 mai dernier, qui a suscité, si ce n’est un mécontentent, du moins un grand étonnement de leur part.

Tout en reconnaissant à madame Abidar le droit à la libre opinion et à la libre expression publique, nous avons considéré que certaines de ses déclarations étaient outrancières et nécessitent, en conséquence, quelques mises au point. Nul doute qu’il serait vain d’exiger de madame Abidar, comédienne de son état dans un style de cinéma réservé à un public averti, la rigueur scientifique des chercheurs en sociologie ou l’engagement citoyen des défenseurs des droits de l’Homme, mais par delà les outrances et les caricatures, nous avons trouvé que certaines de ses déclarations étaient plutôt choquantes, sinon tendancieuses et heurtaient frontalement les sentiments des Marocains. Passées sur antenne à une heure de grande écoute à travers votre émission, elles ne peuvent que prendre une ampleur inconsidérée, dont résulteraient une image totalement travestie de la réalité du Maroc d’aujourd’hui et une information totalement erronée de vos téléspectateurs.

Nous tenons à préciser que notre volonté n’est nullement de polémiquer au sujet de ces déclarations, ni d’accabler leur auteure. Nous avons été parmi les premiers au Maroc à nous élever contre la violente cabale dont votre invitée a été l’objet à l’annonce du film «Much Loved» où elle incarne l’un des rôles principaux. Le mouvement Damir (Conscience) dans lequel nous militons, a pris l’initiative de lancer une pétition dans ce sens, qui a connu un succès incontestable. Elle fut signée par plusieurs centaines de Marocains, désireux d’affirmer leur solidarité avec l’intéressée et animés par la volonté de défendre la liberté de création artistique, sans tabou et sans restriction. Pour notre association, comme pour tous les pétitionnaires précités, aucune sanction à une œuvre d’art ne doit être tolérée, si ce n’est celle du bon goût et du talent, dont l’appréciation ne relève d’aucune autorité administrative mais du seul choix du public.

Indulgence
Nous nous sommes élevés également pour les mêmes raisons de liberté d’opinion et de création contre l’interdiction de la diffusion au Maroc du hors-série de janvier-février 2016 du magazine «Sciences et avenir» consacré à la thématique «Dieu et la science».  Qu’il nous soit permis de dire aussi que vos chroniqueurs, madame Léa Salamé et monsieur Yann Moix, ont interviewé madame Abidar avec une mansuétude qu’on ne leur connaissait pas, animés certainement par une indulgence tout à fait compréhensible, tout en essayant de nuancer les propos de celle-ci et de souligner le risque de discrédit inhérent à toute généralisation et toute caricature. Cet effort, que nous souhaitons relever ici et saluer, nous a semblé malgré tout largement insuffisant pour donner aux téléspectateurs de votre émission un éclairage réellement pertinent de la situation du Maroc contemporain.

Nous proposons donc de le faire en quelques lignes à travers ce courrier, que nous espérons vous voir lire à l’antenne pour que vos téléspectateurs soient mieux informés. Si l’opportunité se présente à nous de le faire de vive voix sur votre plateau, elle sera la bienvenue, mais revenons à l’essentiel. Nous pensons qu’un certain nombre de jugements et de qualifications à l’emporte-pièce de madame Abidar nécessitent une clarification et, à certains égards, une rectification totale.

À entendre votre invitée, et tout en compatissant à sa trajectoire de vie marquée par des blessures familiales dont les traces restent forcément indélébiles, il est très difficile d’accepter des jugements aussi sommaires et stéréotypés que ceux qui sont les siens concernant la pédophilie, le mariage précoce, la violence faite aux femmes, l’homosexualité, la prostitution ou la pornographie. Pire encore, le tableau dressé à cette occasion est non seulement d’une noirceur absolue, mais il laisse entrevoir une société à la dérive, sans élites, sans valeurs, sans combat pour la démocratie et sans quête de modernité.

Cette approche nous semble aussi sommaire et aussi injuste que celle qui consisterait à juger les mœurs des Françaises et des Français à travers les situations isolées de certains d’entre eux, aussi illustres soient-ils, qu’ils se trouvent à la tête d’organisations financières internationales ou au sommet d’instances politiques électives, représentatives et gouvernementales. Nous avons noté également, ici au Maroc, que 17 anciennes ministres ont jugé la situation de la classe politique française suffisamment grave pour lancer un appel collectif et clamer haut et fort qu’elles «ne se tairont plus» face aux «remarques sexistes», aux «gestes déplacés» et aux «comportements inappropriés».

Logique nihiliste
Et si l’on veut inviter l’histoire, cette démarche est aussi sommaire que de jeter l’opprobre sur une partie de la pensée des lumières en rejetant toute l’œuvre de Voltaire, parce qu’il ne condamnait pas l’esclavagisme, peut-être même le trouvait-il bénéfique pour la société humaine ! Qu’il nous soit permis de nous inscrire totalement en faux contre cette logique nihiliste. Oui, la pédophilie existe au Maroc, comme partout ailleurs dans le monde, y compris dans les églises, notamment françaises pourtant supposées remettre les égarés dans le droit chemin et protéger les plus faibles, aux premiers rangs desquels se trouvent les enfants.

Au Maroc, les démocrates, les mouvements de femmes, les associations de familles et la société civile déploient tous leurs efforts pour protéger l’enfance et contraindre les autorités à le faire en durcissant la loi et en la rendant plus effective, comme c’est le cas actuellement pour interdire le travail des mineures dites «petites bonnes» ou pour renforcer les sanctions en matière de pédophilie. Oui, la prostitution existe au Maroc, mais elle prospère à cause de la persistance de la pauvreté, d’un déficit de scolarisation, de l’accès insuffisant des jeunes au travail et de certaines mentalités rétrogrades encore ancrées dans les esprits de certains milieux, mais c’est également un domaine où les mouvements pour le droit des femmes et les droits humains ne cessent d’aiguillonner les pouvoirs publics et d’agir sur le terrain pour apporter des solutions aux citoyens fragilisés, renforcer leur protection et favoriser leur insertion sociale. Oui, ces phénomènes existent au Maroc, comme existe la pornographie, mais ils sont une expression marginale des fêlures d’une société, comme ils sont présents avec la même acuité sous d’autres cieux en Afrique, en Europe, en Amérique ou en Asie. Oui, la pauvreté existe au Maroc, mais elle est combattue et elle recule.

La violence faite aux femmes existe au Maroc, mais des associations dynamiques accueillent les femmes battues et les aident à recouvrer leurs droits. Elles se mobilisent pour faire adopter des lois audacieuses qui les protègent contre toutes les formes de violences, qu’elles soient physiques, psychologiques ou économiques. Le monde entier connaît cette plaie et aucun pays ne peut y échapper, y compris la France où l’on dénombre chaque année près de 220.000 femmes battues. Oui, la polygamie et le mariage des filles mineures existent au Maroc, mais ces pratiques sont de moins en moins tolérées par la société marocaine et sont rendues de plus en plus difficiles par les restrictions légales en vigueur et le travail de sensibilisation et d’alerte des ONG.

Le droit à l’avortement, le droit des femmes à disposer librement de leur corps et le droit des adultes consentants à avoir des rapports sexuels en dehors du mariage, ne sont pas encore acquis au Maroc, mais des associations courageuses se battent chaque jour pour inscrire ces principes quasi universels dans la loi marocaine et veiller à leur effectivité. Oui, le Maroc n’est pas totalement immunisé contre la radicalité islamiste, mais il véhicule au plus haut niveau de l’État, avec conviction, des valeurs de tolérance et de concorde sociale entre les croyances et les cultures.

Il apporte sa contribution à la lutte contre le terrorisme dit «islamiste», non seulement parce que son modèle politique et sociétal basé sur un Islam ouvert et tolérant est une cible privilégiée, mais aussi parce qu’il accepte avec courage et sens de la responsabilité le fait d’avoir à assumer un rôle de premier plan dans la coopération internationale en matière de renseignement et de démantèlement des cellules terroristes au Maghreb, en Afrique et en Europe. Oui, l’économie marocaine est encore fragile mais elle connaît des bouleversements sans précédent.

Le Maroc est un pays émergent qui a signé des accords de libre-échange avec l’Union européenne et les États-Unis, bénéficie du statut avancé de l’UE et se bat dans le mouvement de mondialisation avec le peu de ressources naturelles dont il dispose, afin d’accroître sa production de richesses et d’en améliorer la redistribution. Il développe une stratégie industrielle novatrice qui a vocation à lui conférer des facteurs de compétitivité dans les secteurs de l’automobile, l’aéronautique et les énergies renouvelables. Il soutient ses agriculteurs et ses pêcheurs à travers des plans dédiés, «Maroc Vert» et «Halieutis».

Il renforce tous les petits métiers qui se trouvent autour du tourisme. Il affecte des budgets publics importants aux investissements d’infrastructures, notamment autoroutières, d’éducation et de santé. Conscient du déficit qualitatif de l’enseignement public, il consacre chaque année 5 milliards d’euros à l’éducation nationale, l’enseignement supérieur, la recherche scientifique et la formation professionnelle, faisant de ces domaines le premier poste budgétaire de l’État. Il met en œuvre un plan de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale en milieu urbain et dans le monde rural, dénommé INDH (Initiative nationale pour le développement humain). En l’espace d’une décennie, de 2005 à 2015, l’INDH a permis de mobiliser près de 3 milliards d’euros au profit de 10 millions de Marocains environ.

La vérité
Nous n’avons nullement l’intention de proposer une carte touristique de notre pays, mais nous souhaitons livrer à vos téléspectateurs la vérité sur la situation du Maroc telle qu’elle se présente. Nous ne pouvons passer sous silence les avancées enregistrées dans notre pays pas à pas, dans un environnement régional et international difficile sinon hostile. Nous nous interdisons d’écarter de notre mémoire collective la pensée politique démocratique laissée en héritage aux enfants de notre pays par d’illustres hommes d’État qui se sont sacrifiés pour leur nation, parfois au prix de leur propre vie, comme feu Mehdi Benbarka que toute la France connaît, bien sûr, mais aussi feu Allal El Fassi, feu Mohamed Belhassan Ouazzani, feu Abderrahim Bouabid ou Abderrahmane El Youssoufi. Le gouvernement d’alternance à la veille du nouveau règne, l’Instance équité et réconciliation (IER), modèle du genre en matière de justice transitionnelle, la nouvelle Constitution de 2011, les nouveaux droits des femmes inscrits dans la Moudouana, le plan d’autonomie au Sahara et les nouvelles instances de bonne gouvernance publique sont autant d’avancées démocratiques, d’acquis politiques et de pistes ouvertes sur un avenir prometteur grâce au travail infatigable des démocrates de notre pays qui agissent en synergie mais avec exigence avec nos institutions.

Société civile engagée
L’action de la société civile marocaine n’est pas étrangère à cette marche vers la démocratie et la modernité. S’inscrivant résolument dans cette dynamique, le mouvement Damir auquel nous appartenons est très engagé en matière de défense des libertés publiques individuelles et collectives. Son action de sensibilisation et de mobilisation, qui se déploie en direction des citoyens, de la classe politique et des pouvoirs publics vise notamment à inscrire dans le marbre du droit positif marocain le droit des citoyens à la liberté de conscience, de croyance religieuse ou d’orientation sexuelle.

Il œuvre pour parfaire l’égalité des genres dans tous les domaines de la vie des citoyens, en particulier en matière d’accès aux hautes fonctions de responsabilité politique ou économique et de droit d’héritage. Il s’évertue enfin à exercer un droit de regard exigeant sur la gouvernance publique, à élargir les droits économiques, sociaux et culturels des Marocains et à leur garantir une égalité des chances dans l’accès aux revenus, aux richesses et aux savoirs. Forts de cette contribution et témoins des avancées réalisées par le Maroc, comme de ses manquements et de ses insuccès dans les domaines précités, il nous a paru nécessaire d’apporter ces clarifications.

Le Maroc avance, mais le chemin qui lui reste à parcourir est encore considérable et sans doute que le rythme des réformes est insuffisant, parce que ralenti par les conservatismes qui continuent de traverser l’État et la société.

Nier cette réalité serait le desservir. Tous les démocrates sont conscients des enjeux d’avenir. Beaucoup reste à faire pour mettre un terme aux souffrances que vit une partie de nos concitoyens : l’isolement spatial, la précarité sociale, le chômage, les méfaits de la corruption, les manquements de la justice et l’arbitraire administratif. Beaucoup d’énergies sont mobilisées pour faire du Maroc d’aujourd’hui un pays où il fait bon vivre, ou du moins un pays où l’on vit mieux qu’il y a 10 ans et où l’on vivra mieux dans 10 ans. Ces énergies sont incarnées par le roi du Maroc, les dirigeants politiques résolument modernistes, les ONG, les intellectuels, les universitaires, les artistes, les poètes, les journalistes, les sportifs, les entrepreneurs, les économistes …

Les femmes du Maroc jouent un rôle central dans cette marche vers la prospérité : elles sont militantes associatives et politiques, ministres, députées, professeurs de médecine, enseignantes universitaires, magistrates, romancières, poétesses, journalistes, sportives de haut niveau, ouvrières, femmes au foyer. Le Maroc contemporain est aussi incarné par des personnalités fortes, célèbres ou moins connues, qui apportent ou ont apporté de leur vivant leur contribution à l’édifice commun, comme Abdellatif Laâbi, Tahar Benjelloun, feu Mehdi Menjra, feu Driss Benzekri, feu Aziz Belal, feue Saida Menebhi, feue Zoulikha Nasri, feue Assia El Ouadie, maître Abderrahim Berrada, feu Abraham Serfaty, feu Ali Yata, feue Fatima Mernissi, feu Ahmed Taïeb El Alj, feu Tayeb Saddiki, Latifa Jbabdi, Abdallah Taïa, Saphia Azzeddine, Abdallah Laroui, Ahmed Assid, Mohamed Chafik, Fouad Laroui, Aïcha Ech-Chenna, Hakima Himmich, Latifa Ibn Ziaten, Najat Vallaud Belkacem, Audrey Azoulal, feu Larbi Benmbarek, Youness El Aynaoui, Nawal El Moutawakel, Said Aouita, Mehdi Benatia, Soufiane Boufal, feu Ahmed Cherkaoui, feu Jilali Gharbaoui, feue Chaïbia Talal, feue Leïla Alaoui, Samira Said, Abdelwahab Doukkali, Jamel Debbouze, Gad El Maleh, Arthur, Said Taghmaoui, feu Amidou, Farida Benlyazid, Nabil Ayouch, Noureddine Saïl, Nadia Farès, Lahcen Zinoun, RedOne, Mustapha El Atrassi, French Montana, La Fouine, feu Moulay Ali Kettani, feu Miloud Chaabi, Othmane Benjelloun, Richard Attias et bien d’autres dont le nombre impressionnant ne peut être contenu dans une liste limitative. Nier ou réduire la portée de tout le chemin parcouru par le Maroc depuis des décennies, c’est faire injure à toutes ces personnes, connues ou anonymes, à ce qu’elles sont, à ce qu’elles ont fait, font ou feront pour leur pays. Veuillez croire, cher monsieur Ruquier, en nos sentiments distingués.

Mohamed Benmoussa
Économiste, militant politique &amp, associatif, ancien dirigeant de banque
et Salah El Ouadie
Poète, ancien détenu politique &amp, militant associatif, ex-membre de l’IER et du CSCA

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