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Mère célibataire au foyer de l’Institution nationale de solidarité av ec les femmes en détresse (Insaf), à Casablanca. Avec un budget de 500 000/euros par an, l’association Solidarité féminine ne peut accueillir qu’une centaine de jeunes femmes par an. Albert Facelly/Divergence

La damnation sociale des mères célibataires

L’association Solidarité féminine accueille, à Casablanca, les mères célibataires jetées à la rue par leur famille. Un refuge précieux pour ces jeunes femmes désignées comme « coupables » et considérées comme des parias.

Ceinte de hautes haies de bougainvilliers, la vieille bâtisse ocre est nichée dans une paisible ruelle du quartier des Palmiers, à l’écart du tumulte de Casablanca. Au rez-de-chaussée, un « mur des rêves » surplombe la petite cour bleu ciel d’une crèche. Il est recouvert des empreintes de petites mains. Des jouets traînent çà et là, abandonnés le temps du repas. À l’intérieur, dans une minuscule salle à manger, des enfants se restaurent, sagement assis autour de tables basses. Ils sont entourés de quatre assistantes maternelles, aux petits soins pour eux. Il est midi. À l’étage, leurs mères s’affairent en cuisine et dans la vaste salle à manger où, déjà, se pressent une vingtaine de clients affamés. Avec ses plats traditionnels, le restaurant de Solidarité féminine est une table appréciée. Les mères célibataires recueillies par l’association retrouvent, ici, plus qu’une formation professionnelle : du lien humain, dans une société qui fait d’elles des parias.

Une société corsetée par les normes patriarcales et religieuses

Aïcha Ech-Chenna a fondé Solidarité féminine il y a plus de trente ans pour extirper les mères célibataires de l’exclusion sociale et du désarroi, en leur offrant un toit, un appui moral et matériel. La vieille femme, cheveux courts et bouclés, regard vif, est intarissable sur les parcours de vie chaotiques des adolescentes et des jeunes femmes jetées à la rue par leur famille dès que leur grossesse est connue. Un tabou absolu, dans une société corsetée par les normes patriarcales et religieuses, où les relations sexuelles hors mariage, interdites par la loi, sont punies d’une peine d’un mois à un an de prison. « Chaque jour, au Maroc, 24 enfants nés hors mariage sont abandonnés. On estime à 220 000 le nombre de mères célibataires, dont 5 000 pour la seule ville de Casablanca », calcule Aïcha Ech-Chenna. Avec un budget de 500 000 euros par an, Solidarité féminine ne peut accueillir qu’une centaine de jeunes femmes par an. D’autres structures associatives se démènent pour combler l’absence d’action publique dans ce domaine mais elles sont dépassées par l’ampleur du phénomène. « Les mères célibataires se trouvent, généralement, à la croisée de toutes les vulnérabilités, psychologiques, familiales, sociales, économiques, et les associations sont dans l’incapacité de répondre à la majorité des besoins », s’alarmait dès 2010 l’Institution nationale de solidarité avec les femmes en détresse (Insaf), dans une étude consacrée à l’exclusion sociale des mères célibataires et de leurs enfants. Si les grossesses hors mariage concernent surtout des jeunes femmes analphabètes, souvent des employées de maison issues du monde rural, le phénomène tend à s’étendre à des lycéennes ou des étudiantes de la classe moyenne urbaine.

A-t-elle choisi son pseudonyme par hasard ? Elle se fait appeler Ismahane, un prénom associé à la blancheur, qui signifie « protection divine » en arabe. À 21 ans, son sourire est voilé de lassitude. Son petit garçon n’a pas encore 2 ans. Elle dit « mon problème » ou « ma faute » pour évoquer sa grossesse. Son récit est d’abord celui d’une histoire d’amour. Une idylle qui a viré au cauchemar lorsqu’elle est tombée enceinte. « Le ciel m’est tombé sur la tête. Je ne savais plus vers qui me tourner. On ne parle pas de ce genre de choses. C’est la honte. Lorsque j’ai finalement avoué ma grossesse à ma famille, ma mère, bien que désespérée, était prête à me soutenir. Mes frères et sœurs, eux, se sont déchaînés contre moi. Mon frère aîné, qui joue le rôle de chef de famille depuis la mort de mon père, a menacé de me tuer si je ne disparaissais pas du quartier », souffle-t-elle. Quand la virginité de la jeune fille est considérée non pas comme une affaire intime, mais comme la propriété du clan familial élargi, sa perte est vécue comme un opprobre jeté sur toute une communauté… D’où le bannissement qui frappe, presque systématiquement, les mères célibataires. « J’ai dû couper les ponts avec tous mes proches, tous mes amis. C’est vraiment très difficile, je me sens coupable, jusqu’à maintenant. Si j’avais été consciente et réfléchie, je ne me serais pas trouvée dans cette impasse », soupire Ismahane. Avant de tomber enceinte, jamais cette jeune femme n’avait entendu parler de contraception. Et, quand elle s’est rendu compte de sa grossesse, il était bien trop tard pour tenter la sombre aventure de l’avortement clandestin. L’article 453 du Code pénal ne tolère l’IVG qu’en cas de « souffrances maternelles graves » pouvant « porter préjudice à la santé de la femme ». En dehors de ce périmètre, même en cas de viol, la femme qui avorte, celui ou celle qui pratique l’avortement, ainsi que les intermédiaires encourent une peine de deux à cinq ans de prison. Pourtant, chaque jour, 600 à 800 femmes ont recours à une IVG clandestine en milieu médicalisé. Et 150 à 200 femmes font appel, quotidiennement, aux services de « kablates » (sages-femmes traditionnelles) dont les gestes et les potions toxiques font courir des risques mortels aux jeunes femmes souhaitant avorter. Jamais Ismahane n’a pu se résoudre à abandonner son enfant, et c’est une pharmacienne, une connaissance de sa mère, qui l’a orientée vers Solidarité féminine. Elle suit aujourd’hui une formation d’esthéticienne dans l’un des trois centres gérés par cette association. Elle vit avec son fils dans un petit appartement du quartier populaire de Derb Ghallef. Jamais, pourtant, elle n’a rompu le lien avec le père de son enfant. « Il parle beaucoup, fait des promesses qu’il ne tient pas. Il refuse toujours de reconnaître son fils. À quoi bon intenter une action en justice ? Aux yeux de la loi, les femmes comme moi sont considérées comme des prostituées. Si je lui fais un procès, je suis sûre de perdre », tranche-t-elle.

Sûre ? Plus maintenant. Le Maroc a connu, le 30 janvier dernier, une petite révolution juridique avec la décision du tribunal de première instance de Tanger de reconnaître, sur la base d’un test de paternité, la filiation d’une petite fille née hors mariage. Sans satisfaire la demande de pension alimentaire de la plaignante, la justice a condamné le père biologique à verser à la plaignante une indemnité de 100 000 dirhams (10 000 euros) en réparation du préjudice subi par cette mère célibataire. Ce jugement, qui se réfère à la Convention internationale des droits de l’enfant, ratifiée par le Maroc, ouvre une brèche inespérée. Il faut dire que l’état civil des enfants nés hors mariage reste un véritable casse-tête, en dépit de la réforme, en 2004, du Code de la famille, qui reconnaît la filiation « illégitime ». Faute de reconnaissance paternelle, l’enfant hérite, en guise de nom patronymique, du prénom du père présumé, précédé du préfixe « Abd ». Une disposition discriminatoire, qui perpétue la stigmatisation de ces enfants jadis maintenus dans les limbes administratifs. Tout doucement, la loi évolue. La société, elle, reste d’une implacable cruauté pour les mères célibataires, cibles d’anathèmes et de violences même lorsqu’elles sont victimes de viol. Tout se passe comme si leur existence même faisait planer une menace sur l’ordre social. Pour certaines, cette relégation est si douloureuse qu’elles retournent la violence contre elles-mêmes ou contre leurs enfants. Les cas d’abandon, de suicide et d’infanticide ne sont pas rares. Celles et ceux qui ouvrent les yeux sur cette réalité sociale et se tiennent auprès des mères célibataires s’exposent aux vitupérations, voire aux menaces. Aïcha Ech-Chenna est régulièrement la cible de prêches incendiaires dans les mosquées. « Aux dernières élections, une tête de liste du Parti de la justice et du développement (PJD, islamistes à la tête du gouvernement – NDLR) m’a qualifiée d’icône de la prostitution et de la dégradation sociale. Mais je ne plie pas. Je place tous mes espoirs dans une jeunesse plus ouverte, plus consciente, moins hypocrite que ses aînés », sourit-elle.

Une bulle loin des insultes et des sarcasmes

Le temps d’une pause, Ismahane se laisse aller à ses rêves. Son vœu le plus cher : reprendre le fil de ses études, interrompues, après le baccalauréat, par la grossesse. « Je voudrais avoir la force de réaliser mes projets, de soutenir mon fils, de lui donner les moyens de vivre dignement, d’avoir une vie normale, confie-t-elle. Au Maroc, lui et moi, nous n’avons pas de droits. Je suis faible dans cette société. Il faudrait une loi pour nous protéger, nous et nos enfants. » De la terrasse du restaurant, baignée de soleil, on entend le pépiement des bambins. Pour eux comme pour leurs mères, ce lieu représente, loin des insultes et des sarcasmes, une précieuse bulle de bienveillance. Le temps d’écrire une nouvelle page.

Vers la dépénalisation des relations sexuelles hors mariage ?

Dans un avis rendu l’an dernier, le Conseil économique, social et environnemental (Cese) recommande la dépénalisation des relations sexuelles hors mariage. L’instance défend l’abrogation des articles 490 et 491 du Code pénal marocain qui, « en criminalisant les relations sexuelles consenties comme non consenties en dehors du mariage, font obstacle au droit des femmes de porter plainte pour viol ».

ROSA MOUSSAOUI
MERCREDI, 5 AVRIL, 2017
humanite.fr

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