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Des membres d’Emmaüs traversent le détroit de Gibraltar en kayak et à la nage pour les migrants

Des dizaines de compagnons de l’association Emmaüs ont rejoint samedi le Maroc depuis l’Espagne. Par ce voyage symbolique, ils entendaient rappeler que la libre-circulation figure dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Plusieurs d’entre eux avaient déjà vécu cette traversée en tant que migrants.

Ce sont 15 kilomètres très symboliques. Samedi matin, un groupe de 43 compagnons d’Emmaüs a traversé à la nage ou en kayak le détroit de Gibraltar depuis le sud de l’Espagne, durant 3h30. Objectif: le Maroc, pour interpeller l’opinion publique sur les morts de migrants en Méditerranée et défendre le principe de libre-circulation.
L’opération a mobilisé 35 kayakistes et 8 nageurs, dont le maire de Grande-Synthe, Damien Carême. Elle a été baptisée «Article 13», en référence à l’article de la Déclaration universelle des droits de l’Homme selon lequel «toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays». Une préoccupation historique pour Emmaüs et son fondateur, l’abbé Pierre.

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L’initiative émane de deux compagnons d’Emmaüs travaillant sur le terrain, au contact de réfugiés. En 2015, tous deux basés à Saint-Étienne, ils décident de réaliser une action concrète. «On accueillait des gens en très grande difficulté, avec des enfants», se souvient Maria Guerra. À ces situations quotidiennes s’ajoute le naufrage en Méditerranée d’un bateau transportant 700 personnes, et un sentiment d’impuissance.

Les deux compagnons décident de mener une action marquante et symbolique en traversant le détroit de Gibraltar, elle en kayak, lui à la nage. «C’est un lieu emblématique, qui relie deux continents. Beaucoup de personnes le traversent, y ont perdu la vie.» Surtout, emprunter cette voie de 15 kilomètres (voir la carte ci-dessous)permet de souligner l’inégalité du droit à franchir une frontière, un sujet qui les tient à cœur. Maria est espagnole, arrivée en France avec ses parents qui fuyaient le régime franquiste. Son collègue, Alain Gomez, est marocain. «On connaît l’exil. On sait ce que c’est que d’être déracinés. En arrivant en France, j’ai vécu dans un bidonville», raconte-t-elle.

Malgré les conditions difficiles et le terrible mal de mer pour la kayakiste, l’opération est un succès. Les deux volontaires ont approché la réalité des traversées clandestines. Le rapport avec les réfugiés en est changé. «Ça a été extraordinaire. Le fait qu’on ait fait ça pour eux, ça a libéré leur parole. Cette expérience nous a rapprochés», se souvient-elle. L’impact de l’initiative dépasse la communauté de Saint-Étienne. «Qu’on s’implique physiquement, ça a interpellé et ça a attisé la curiosité. Tout d’un coup, on traduisait une réalité», raconte Maria Guerra, devenue depuis directrice générale adjointe d’Emmaüs. À tel point que l’année suivante, lors du sommet mondial d’Emmaüs, l’organisation décide de répéter l’initiative en l’élargissant.

Plusieurs réfugiés participent à l’initiative

Un appel à volontaires est lancé. Le succès est au rendez-vous. «On aurait pu partir à 300 ou 400!», assure Maria Guerra, qui a coordonné cette nouvelle traversée. Ils ne seront finalement «que» 43, conditions de sécurité oblige. Issus de différentes régions, tous se sont entraînés pendant un an.

Les participants se sont tous retrouvés dans la ville espagnole de Tarifa en début de semaine, et se sont entraînés depuis, en attendant une météo favorable.

Plusieurs autres actions symboliques ont eu lieu. Une porte a notamment été installée sur la plage espagnole. Ouverte, elle symbolise l’accueil des migrants pour lequel les volontaires se mobilisent. Tous les volontaires se sont également rendus au cimetière de Tarifa, où de nombreux migrants anonymes sont enterrés. «C’était important de leur rendre hommage, ainsi que pour les compagnons qui ont vécu cette traversée», relève Thierry, l’un des participants. Parmi les participants figurent en effet plusieurs réfugiés qui ont gagné l’Europe en traversant la Méditerranée, régularisés depuis. L’un d’eux a effectué la traversée trois fois avant d’obtenir un droit de séjour.

«Comprendre un peu mieux ce qu’ils ont pu vivre»

«La cause m’a parue évidente, j’ai tout de suite suivi», explique Sylvie, 46 ans, qui travaille au sein de la communauté de Vannes dans le Morbihan depuis 2012. Peu sportive, elle s’était préparée à prendre la mer en kayak, samedi. «On côtoie ces gens qui viennent de pays en guerre, qui espèrent se reconstruire». Pour elle, cette traversée, «c’est essayer de comprendre un peu mieux, en toute humilité, ce qu’ils ont pu vivre» et illustrer la différence de droit à circuler. «Nous, nous avons des conditions de sécurité, un médecin. Eux fuient la violence et se trouvent face à cette mer, sans autre choix.» La volontaire y voit aussi une façon de porter une autre réalité. «Il faut réincarner ces personnes qu’on appelle “migrants”, éteindre les peurs». Elle entend «transmettre cette expérience» à son retour. «Si j’arrive à mettre le doute dans une seule tête grâce à cette expérience, ma mission sera réussie.»

Les motivations étaient similaires pour Thierry, qui venait du Plessis-Trévise dans le Val-de-Marne et avait prévu de traverser le détroit à la nage. Impliqué depuis 13 ans dans cette communauté Emmaüs de région parisienne, ce quinquagénaire sportif vit au quotidien la question de l’accueil des migrants, de plus en plus prégnante au fil des ans. «Ce sont des hommes et des femmes qui ont un nom, un prénom. Les migrants ne migrent pas par plaisir», fait-il valoir, agacé de voir qu’«on n’est pas tous égaux dans la libre-circulation». Sa motivation est née de son expérience au Plessis, qui accueille «40 personnes de 14 nationalités différentes»: «Emmaüs montre que le vivre-ensemble est possible.»

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Cette traversée se veut le début d’un mouvement plus large autour de l’article 13. «C’est une forme d’exploit physique, donc ça fait parler. Une action forte permet d’attirer l’attention et d’être relayés», estime Thierry. Le nageur, comme la plupart des autres participants, veut croire à un nouvel élan avec cette initiative.

La démarche est relayée par Emmaüs France, qui a diffusé au début de l’été un clip choc dans ce cadre (visible ci-dessous). Un film racontant toute l’opération sera réalisé. Le maire de Grande-Synthe, qui a rencontré son homologue de Tarifa, prépare également l’organisation d’un rassemblement de toutes les personnes concernées par l’accueil de réfugiés. «Les politiques ont les moyens d’action, mais les citoyens ont aussi un grand pouvoir. Il faut qu’il se réveille», conclut Maria Guerra.

Les membres d’Emmaüs doivent se rassembler samedi soir, après la traversée, pour préparer d’autres actions symboliques.

Blandine Le Cain

http://www.lefigaro.fr/

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